Antoine Petroff : Prenons un exemple, on va écouter un concert de piano dans une salle dont l’acoustique a été traitée. En fait on entend le piano en direct, donc ça c’est une source sonore qui est unique.
Maintenant, ce piano, dans la réalité, il diffuse, le son qu’il produit va être envoyé vers l’auditeur, mais va être aussi envoyé dans le fond de la salle, au plafond de la salle, contre les murs de la salle, qui vont ensuite créer des échos que nous, en tant qu’auditeurs, nous allons aussi percevoir, et en fait qui participent énormément à l’expérience.
Et au moment où le concert se termine, vous entendez les applaudissements de tous les gens autour de vous, ce qui participe de nouveau à une expérience qui est extrêmement émotionnelle.
Et l’idée, quand on va faire un mixage ou un enregistrement immersif, c’est de recréer vraiment ces conditions-là. On va pouvoir entendre l’instrument ou un chanteur qui est vraiment positionné à un endroit donné, on va être plongé dans l’espace acoustique d’une salle et on va pouvoir entendre des gens qui applaudissent et qui vivent l’expérience en même temps.
Présentatrice : Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenant : Antoine Petroff (Chef produit Ircam Amplify)
Antoine Petroff : Avant toute chose, il faut comprendre que, quand on parle de son immersif, c’est un concept global qui consiste à plonger l’auditeur dans une bulle sonore dans laquelle il va avoir des sons qui proviennent de toutes les directions.
Historiquement, on a pu trouver ça dans des concerts où on plaçait des haut-parleurs tout autour du public, et le musicien pouvait faire tourner des sons, créer tout un tas de choses avec, créer une acoustique virtuelle, par exemple donner l’impression à l’auditeur d’être à un moment donné dans une cathédrale, et tout à coup dans une toute petite pièce, alors que la passerelle ne changeait pas, mais le son pour autant changeait.
Donc vraiment le concept de son immersif en fait, c’est se rapprocher de la réalité sonore que l’on a tous les jours quand on marche dans la rue, où en fait on a des informations sonores qui proviennent de toutes les directions.
On peut faire la comparaison avec la chaîne HiFi standard, ou même les smart speakers actuels, où le son provient d’un endroit unique ou, dans le meilleur des cas en stéréo, de deux endroits, et qui recréent un espèce d’ersatz de réalité.
Dans le son immersif, on va réellement recréer les conditions d’écoute naturelles que l’on a quand on n’a pas de casque ou d’enceintes.
Présentatrice : Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenant : Antoine Petroff (Chef produit Ircam Amplify)
Antoine Petroff : Ircan Amplify est une filiale de l’Ircam. L’Ircam est un institut de recherche qui a la particularité de regrouper au même sein à la fois des musiciens, des compositeurs et des scientifiques et des ingénieurs qui travaillent ensemble à développer, on peut dire, la musique du futur.
À travers ça, ils développent de nouvelles technologies dans le domaine du son.
Ircam Amplify est une filiale qui a été créée en 2019, dont le but est faire le pont entre cette recherche – qui est poussée par la création musicale et l’industrie – et les usages dans le monde de tous les jours, en proposant des outils qui vont permettre à des entreprises, que ce soit des satellites, des fabricants de voitures, à des concepteurs de logiciels pour les musiciens, leur permettre de proposer de nouveaux usages, de nouveaux produits et de nouvelles expériences à leurs clients, avec ces technologies-là.
Présentatrice : Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenant : Antoine Petroff (Chef produit Ircam Amplify)
Philippe Brunella : Il y un élément – tu viens de le dire – en laissant apparaître les coulisses de nos quotidiens…
Il y a un autre élément qui m’a fasciné – peut-être la Covid a-t-elle changé aussi la donne : un certain nombre de collègues n’ont pas convoyé, c’est à dire accompagné du point de départ des oeuvres jusqu’au point d’arrivée, mais ont suivi en direct sur leurs écrans, et alors, quand je me souviens de la table ronde précédente où on était dans des sous-marins, etc, et bien là, on peut être aussi dans des espaces comme ça…
Alexandre Michelin : Dans le jumeau numérique du musée.
Philippe Brunella : Le jumeau numérique de l’installation permet aux collègues conservateurs de voir comment sont manipulées les œuvres, comment elles sont accrochées. Et demain, après-demain, de le sentir dans des gants qui leur transmettront les pressions des gestes ou quoi.
Alexandre Michelin : Ah oui carrément, tu fais le lien avec la formation.
Philippe Brunella : Et ça a des conséquences très fortes sur l’empreinte carbone, sur tout un tas de choses que l’on cherche à maîtriser dans nos métiers.
Présentateurs :
– Alexandre Michelin (Fondateur KIF Festival)
– Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenant : Philippe Brunella (Directeur du musée de la Cour d’Or à Metz)
Pierre Wilk : L’élargissement du public, c’est une question très vaste et à laquelle on peut répondre de multiples façons. L’angle que nous, on a commencé à aborder, c’est plutôt de se dire que…
Les points de contact entre le musée et le public sont actuellement multiples et ils existent, mais je pense qu’ils répondent à des modèles qui sont efficaces mais qui ont déjà quelques années. Et il est essentiel, si on veut continuer à maintenir ce lien avec les publics, de renouveler constamment, de questionner constamment ce lien.
Alexandre Michelin : C’est pour ça que vous avez été le premier à travailler avec TikTok, tout d’un coup, en se disant on va tenter quelque chose ?
Pierre Wilk : Alors c’est ce que j’expliquais hier, effectivement, à l’autre table ronde. On a cette capacité d’un musée finalement très jeune – et encore avec une équipe assez restreinte – de pouvoir se permettre, contrairement à des très grosses industries et des très grandes maisons, pouvoir se permettre de se dire : “bon ben là on sent qu’il y a quelque chose qui peut fonctionner, on sent qu’il y a une adéquation avec le public, on y va, on tente.
Présentateurs :
– Alexandre Michelin (Fondateur KIF Festival)
– Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Pierre Wilk : En fait, je trouve que c’est ça qui est incroyable dans ces propositions, c’est qu’elles intègrent, au-delà d’une très très grande valeur ajoutée artistique – puisque c’est vraiment des œuvres à part entière -, c’est des œuvres qui intègrent dès le départ la perception du public, en fait, qui est prise en compte, qui est tout de suite intégrée, et qui en font des œuvres de médiation aussi – avec une grande dimension de médiation – qui est déjà intégrée.
Cette capacité à personnaliser le contenu, à être en adéquation avec justement des publics de territoires, avec leurs propres caractéristiques, complètement fascinants, là où nous, notre travail au quotidien avec des œuvres qui ont été issues de processus créatifs autres, nous oblige à réfléchir à des processus de médiation, à des outils tiers.
Là, ce sont des œuvres qui intègrent directement cette dimension-là. Alors dire qu’on n’aura plus de travail à faire, je ne pense pas, parce qu’au contraire, ça reste des propositions qui doivent être accompagnées.
Mais c’est ça qui est fascinant, oui, et qui nous, nous alimentent et nous font vibrer puisque c’est notre métier au quotidien, oui.
Présentateurs :
– Alexandre Michelin (Fondateur KIF Festival)
– Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Alexandre Michelin : Je continue sur la collection VR avec Lucid Realities, sur la Villa Savoye. C’est une collection, donc il y aura plusieurs monuments ou c’est consacré à l’architecture moderne ? Quelle est la logique qu’il y derrière ?
Valérie Senghor : Oui, alors c’est effectivement le rêve de Lucid Realities de pouvoir lancer une collection architecturale sur les grands monuments, effectivement, du patrimoine.
Donc la Villa Savoye ça correspond à un coup de cœur aussi de Chloé Jarry, la fondatrice de Lucid Realities, qui apprécie particulièrement cet architecte.
Et puis c’est une villa qui est très intéressante à traiter par l’expérience réalité virtuelle, puisqu’on est dans une œuvre manifeste dont la maquette, finalement, va se trouver démontée dans l’expérience VR, ce qui va permettre de mieux comprendre comment elle a été agencée et par là de familiariser les visiteurs aux principes de l’architecture Le Corbusier, mais encore une fois, en s’appuyant sur le vecteur de l’émotion, puisqu’on va être baigné dans les souvenirs de la commanditaire de la villa Savoye, à savoir madame Savoye.
Donc on espère, en effet, que c’est le premier chapitre d’une collection qui va s’étendre.
Présentateurs :
– Alexandre Michelin (Fondateur KIF Festival)
– Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenante : Valérie Senghor (Directrice générale adjointe du Centre des Monuments Nationaux)
Valérie Senghor : Alors ça c’est une expérience qui démarre là, qui est tout à fait exceptionnelle, qui est une première, d’ailleurs, mondiale, tant en termes de cas d’usage que sur le plan technique.
Donc, il s’agit de créer un nouveau format de visites guidées, avec un médiateur, à distance, en réalité augmentée, à la Sainte-Chapelle.
Donc ça procède d’un plan plus large d’expérimentations que l’on a conduit pendant trois mois avec 4000 visiteurs, et directement consécutifs à la crise sanitaire, parce que la grande question que cette crise a posé pour nous, évidemment, ça a été de maintenir un lien avec les publics, ces publics qui étaient empêchés de rentrer dans les monuments.
Donc là on crée quelque chose qui est tout à fait singulier, qui fait qu’un visiteur doté d’un médiateur avec un casque HoloLens va se déplacer dans le monument et ce qu’il voit, ce qu’il dit, va être filmé et proposé en direct à des visiteurs chez eux ou dans une salle de classe.
Donc pour nous, c’est une manière de donner une perception du monument hors les murs et donc d’aller chercher des visiteurs qui, de toute façon, seraient dans l’impossibilité matérielle, parce que trop éloignés, de venir dans les monuments.
Ce qui montre aussi là qu’on réinvente le métier de visite, et que là où il y a quelques années peut-être on avait tendance à opposer la visite in-situ et la visite à distance, aujourd’hui on voit bien que tout ça converge et, effectivement, je reprends le terme évoqué tout à l’heure d’hybridation des formats, qui va être l’avenir de l’expérience et de la visite patrimoniale.
Présentateurs :
– Alexandre Michelin (Fondateur KIF Festival)
– Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenante : Valérie Senghor (Directrice générale adjointe du Centre des Monuments Nationaux)
Valérie Senghor : Déjà, le centre a considéré vraiment l’innovation comme un levier absolument essentiel pour transformer la mission patrimoniale.
Alors à la fois dans le rapport au spectateur – ce dont on a beaucoup parlé depuis ce matin -, mais il y a aussi pour nous un enjeu qui est tout aussi important qui est l’enjeu interne, parce que tous les projets dont on parle, c’est des projets déjà qui se construisent de manière collective, de manière transversale. Et peut-être d’ailleurs avec plus de transversalité que ce qu’on connaissait avant.
Donc ça, c’est très intéressant aussi parce qu’il y a une forme de décloisonnement des expertises. On fait appel à de nouveaux métiers, on travaille avec de nouveaux interlocuteurs.
Et puis ces projets doivent se penser dans la durée, de manière pérenne, parce que nous on ne travaille pas sur des coups événementiels, mais on travaille vraiment sur des projets qui transforment en profondeur la manière dont on perçoit, on visite les monuments.
Et donc, à un moment donné, il faut que ces projets, ils s’ancrent physiquement dans les monuments. Donc ça veut dire qu’ils tiennent compte des spécificités, et des contraintes aussi, des monuments.
C’est ce qui nous différencie là d’une expérience comme celle de Doha qu’on a évoquée tout à l’heure, parce que le point de départ de la démarche, c’est quand même le monument : qu’est ce qu’il a à dire, qu’est ce qu’on veut révéler, peut-être, de l’histoire du monument, qu’est ce qu’on veut révéler de parties disparues du monument…
Donc nous c’est ça notre point de départ. C’est quand-même une préoccupation scientifique qui va être au fondement de la création d’une nouvelle forme de relation avec les visiteurs
Donc nous, les projets que nous produisons, c’est des projets qui s’inscrivent dans une démarche d’ensemble, en tout cas pour les projets vraiment majeurs. Quand on crée ou qu’on repense un parcours de visite, et notamment en utilisant l’immersif, ça va être toujours dans une démarche d’ensemble. C’est-à-dire que ça va compléter une démarche de restauration du bâtiment à proprement parler.
Donc l’Hôtel de la Marine, c’est tout à fait ça, c’est un site absolument exceptionnel que les Parisiens, et plus largement les amoureux du patrimoine redécouvrent, là, depuis le mois de juin, puisqu’il est ouvert à la visite.
Donc le parti pris de restauration de ce site, c’est vraiment de plonger les visiteurs dans l’esprit, dans l’ambiance, dans l’humeur de ce bâtiment du XVIIIᵉ siècle.
Présentateurs :
– Alexandre Michelin (Fondateur KIF Festival)
– Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenante : Valérie Senghor (Directrice générale adjointe du Centre des Monuments Nationaux)
Gwenael Allan : L’origine du projet, ce n’était pas simplement essayer de redonner un peu vie aux sciences naturelles ou aux expositions classiques, mais c’était beaucoup par le biais, à l’origine, de l’olfaction comme un langage, un pouvoir lié directement à la mémoire, aux émotions et par lequel nous voyageons instantanément dans le temps.
Et le fait, au-delà de l’espace, mais du temps aussi évidemment, ça fera partie, peut-être, nous espérons, dans les années à venir, créer un catalogue où on peut avoir l’ensemble des espèces et des écosystèmes de la planète en docu immersif, sensoriel, sans mots. Mais pourquoi pas aller aussi dans l’Histoire.
Présentateurs :
– Alexandre Michelin (Fondateur KIF Festival)
– Clara-Doïna Schmelck (philosophe, journaliste, chargée de cours Sciences Po Strasbourg)
Intervenant : Gwenael Allan (Fondateur et CEO de Sensory Odyssey)
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